*Les références à
Madame Bovary
renvoient à la collection «Folio», Gallimard, 2001.
Publié en 1857, Madame Bovary de Gustave Flaubert, a eu un grand succès international. En effet, ce roman, sur lequel Flaubert travailla méticuleusement pendant cinq ans, a été traduit en plusieurs langues. De plus, le mot bovarysme, du nom du personnage principal du roman, Emma Bovary, est entré dans la langue française et d'autres langues occidentales, défini par le Petit Larousse comme un «comportement qui consiste à fuir dans le rêve l'insatisfaction éprouvée dans la vie.» De plus, Flaubert, en écrivant Madame Bovary, fit œuvre de pionnier, introduisant une nouvelle façon d'aborder la littérature d'une manière réaliste. Au revers de la médaille, Madame Bovary, qui traite de beaucoup de thèmes tels que de l'amour, de la médiocrité et de la tragédie, celle-ci étant mise en relief par la mort d'Emma, fut au temps de sa publication un des livres les plus controversés de son époque, dans la mesure où Flaubert fut jugé pour l'obscénité et l'immoralité contre la famille et la religion, mais acquitté.
Madame Bovary se termine avec les fameuses paroles de Charles Bovary «C'est la faute de la fatalité!». Quel rôle joue la fatalité dans l’histoire? De plus, la façon dont Flaubert aborde les thèmes de l'existence et de la tragédie dans Madame Bovary a été qualifiée de nihiliste. Pour cette raison, on a soulevé l’idée que le vrai drame du livre est la victoire de l'existence sur la tragédie, la vie continuant, médiocre et indifférente. Cette affirmation est-elle justifiée? S'agit-il dans Madame Bovary de l'existence banale ou d'une tragédie héroïque?
Le mariage d'Emma avec Charles est condamné au départ. En effet, A la noce de Charles et Emma, on joue mal du violon, ce qui semble annoncer que leur mariage va mal tourner. De plus, il y a des signes qui indiquent qu'Emma se prépare à commettre l'adultère, même avant son mariage. Pour exemple, à l'âge de 13 ans, lorsqu'elle visite le couvent, elle mange d'une assiette qui raconte l'histoire de mademoiselle de La Vallière, la maîtresse de Louis XIV. Au bal au château de la Vaubyssard, elle refuse de danser avec Charles, mais danse avec le Vicomte. De plus, il y a des connotations sexuelles dans leur danse parce que leurs jambes s'entremêlent. La situation critique d'Emma est symbolisée par la découverte de son bouquet de mariée qu'elle met au feu. Le bouquet de mariée - une fois le symbole d'une nouvelle vie excitante - s'est
fané et est plein de poussière sur lequel elle se pique le doigt. Lorsqu'elle le jette dans le feu, cela symbolise la fin de son mariage.
On peut affirmer que la fatalité joue un rôle dans la mort d'Emma et aussi celle de Charles. C'est après tout sous le signe de la mort que se termine le mariage des Bovary. Pendant qu'Emma fait la connaissance de Charles, elle fait penser à la tombe de sa mère, assombrissant le couple futur. De plus, la statue d'un curé de plâtre dans le jardin des Bovary à Tostes perd son pied droit, et lors de leur déménagement à Yonville se brise en milles morceaux. «Cette décomposition des objets tout au long du roman transforme le temps du récit en temps tragique.» 1 En effet, la première chose qu'on peut voir en entrant dans Yonville, c'est le cimetière qui est plein de tombes, et c'est ce que voit Emma à son arrivée là. Cela peut suggérer qu'Emma est condamnée d'y vivre les derniers jours de sa vie. C'est d'autant plus le cas parce que Rodolphe refuse de s'enfuir avec Emma, quittant Yonville. De plus, le visage de l'aveugle, qui fait penser à la pourriture du cadavre, est une prémonition tragique. En effet, l'aveugle est l'allégorie même de la mort. Les liquides qui lui coulent du visage fait penser à Emma, à qui après sa mort un liquide noir sort de la bouche.
L'opéra que regardent Charles et Emma s'appelle Lucia di Lammermoor, dans laquelle il s'agit d'une histoire d'amour qui se termine par la folie et la mort de Lucia, le personnage principal. Cette histoire est presque parallèle au sort des Bovary, car Edgardo, trahi par Lucie et dont il est amoureux, périt brisé comme Charles. En effet, en regardant Lucia di Lammermoor, Emma et Charles regardent leur propre vie, et cela est une prophétie de l'avenir des Bovary, d'autant plus que Léon réapparaît.
Dans un sens, on peut imputer les relations adultères d'Emma à la fatalité: Emma rencontre Rodolphe, quand il cherche Charles; Emma rencontre Léon par hasard à l'opéra à Rouen auquel elle refusa au début d'aller. On remarque aussi que c'est Charles qui conseille à Emma de faire du cheval avec Rodolphe pour sa santé. Donc, c'est lui qui permet à Rodolphe de séduire Emma. De plus, on remarque encore une fois que c'est Charles qui permet à Léon de séduire Emma parce qu'il propose à Emma de rester à Rouen où elle vient de le revoir. Certes, la fatalité joue un rôle dans les relations adultères, car Charles pousse Emma aux bras de Rodolphe et puis de Léon sans le savoir. Mais la fatalité dont parlent Rodolphe et Charles est un leurre, une pseudo-explication, une idée romantique de cette époque-là. La fatalité dans Madame Bovary est aussi une façon d'excuser une échappatoire. Rodolphe en disant «n’en accusez que la fatalité» conduit la fatalité. 1 Ozanam, A-M. Madame Bovary. Editions Nathan, 1989, p.25.
D’ailleurs, la parole de Charles - «la fatalité s'en était mêlée» - excuse son incapacité professionnelle dans l'opération manquée du pied-bot d'Hippolyte.
On peut affirmer qu'Emma est une héroïne tragique. Au contraire des personnages médiocres du roman, elle a une perspective de la vie qui lui permet de chercher «quelque chose d'autre» qui est au-delà de sa personne. Si superficiels que soient ses idéals, elle ne veut pas se limiter aux environs bourgeois ternes, contre lesquels elle se révolte. De plus, malgré ses relations adultères, elle n'a pas recours à la prostitution (avec Guillaumin) pour résoudre sa crise financière. Donc, elle adhère à ses rêves et périt en accord avec eux. D'ailleurs, après qu'Emma visite Rodolphe afin qu'il puisse l'aider, elle se sent de nouveau trahie par lui. De cette manière, elle croit que ce n’est pas dans la mort qu'elle peut trouver la paix et le sentiment de contentement qu'elle cherche. Elle s'efforce de vivre en accord avec ses idéals, et lorsque cela ne prend pas forme, elle décide - héroïquement - de «périr avec eux» pour ainsi dire, sans compromettre ces idéals même qui sont au-delà de ses horizons.
La fatalité est intimement liée à l'existence. Dans Madame Bovary, on fait - sauf Emma - les mêmes choses sans les remettre en cause. De cette manière, l'existence gagne. La monotonie est illustrée par les lettres que Charles, en garçon, envoie à sa mère chaque semaine. Il les écrit tous les samedis soirs avec la même encre rouge et les mêmes cachets.
Il y a dans le roman une série de juxtapositions qui mettent en relief l'idée de la victoire de l'existence sur la tragédie. Les repas, par exemple, mettent en lumière une existence [morne] qui condamne Emma à un état d'enfermement. «Le processus même de la médiocrité est souligné par les cycles alimentaires, jusqu'à ce que le processus de manger devienne un symbole d'habitude» 2 :
C'était une habitude parmi les autres, et comme un dessert prévu d'avance, après la monotonie du dîner. (I.vii.p.97)
Tout semble exister sous une contrainte répétitive où chaque jour ressemble au précédent. On y fait les mêmes choses, et ces choses perdent du sens ou bien ne signifient rien. De cette façon, mettre la table est le «rituel de la vie elle-même, avec sa répétition éternelle et sa monotonie. De plus, pour mettre l'accent sur la futilité de cette routine, Homais interrompt régulièrement les repas des Bovary tous les soirs à 18:30 avec sa présence pompeuse et son bavardage ridicule.» 3 Les heures de repos finissent par représenter l'abattement d'Emma à qui on sert «toute l'amertume de l'existence». «L'odeur du bœuf se mélange avec celle de l'état maladif qui provient 2 Brombert, V. The Novels of Flaubert: A Study of Themes and Techniques. Princeton: Princeton University Press, 1966, p. 51.
3 ibid, p. 51.
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Ali El-Hadi, 2002, Gustave Flaubert - Madame Bovary, München, GRIN Verlag GmbH
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